CHAPITRE VII
— Pardonnez-moi, mon seigneur, dit Rowan. Est-il avisé de vous y rendre seul ?
J'étais assis sur une souche, en haut de la colline qui surplombait la ferme de Torrin. Le père adoptif d'Alix était toujours de ce monde, et il avait été surpris de me revoir. Sa version du raid des Ihlinis contre la Citadelle recoupait celle de Lachlan. J'utilisais désormais la ferme de Torrin comme quartier général provisoire, dans l'attente de lever une armée suffisante. Les hommes que je recrutais campaient à l'abri de la forêt et s'entraînaient au maniement de l'épée et du poignard.
— Cela devrait aller si personne ne me démasque, répondis-je. Seuls Torrin et toi connaissez mes plans.
Rowan rougit. Il n'était pas encore accoutumé à bénéficier de ma confiance, mais il s'y ferait. Il était plus qu'un simple serviteur comme je le lui répétais assez souvent.
— Et le harpiste ? demanda-t-il.
— Lachlan pense qu'il a prouvé sa sincérité en tuant le soldat, fis-je. C'est vrai, jusqu'à un certain point.
Le jeune homme me regarda.
— Dis ce que tu penses, Rowan. Je te l'ordonne, si cela peut te soulager !
Ses yeux m'évitèrent.
— Vous ne faites pas confiance au musicien, dit-il enfin, parce que vous le connaissez mal. Mais que savez-vous de moi ?
— J'en sais assez, affirmai-je. Je me souviens du garçon de treize ans, captif des Atviens comme moi. J'ai vu ce qu'ils t'ont fait, dans quel état était ton dos.
Je le vis frémir involontairement, comme s'il était encore menacé du fouet. Cela me rappela ma propre réaction quand je pensais aux fers qui m'avaient entravé.
— Je sais que personne ne pourrait servir l'ennemi après cela. Surtout quand son seigneur légitime est revenu d'exil.
— Je ferai ce que vous demanderez, murmura-t-il.
— Je te demande de m'attendre ici, et d'être vigilant. Lachlan est peut-être ce qu'il prétend, mais je ne veux courir aucun risque. Assure-toi que le harpiste ne quitte pas la ferme et ne va pas à Homana-Mujhar, où il aurait toute facilité pour nous trahir.
Le cliquetis des épées et les cris nous arrivaient à travers les arbres. Les hommes s'entraînaient jusqu'à tomber de fatigue, maudissant l'exercice même s'ils savaient qu'il leur était indispensable.
Mes troupes grandissaient de jour en jour. La rumeur courait.
Karyon est de retour. Il est revenu dans son royaume.
Et les hommes venaient des fermes, des cités et des vallées distantes pour rejoindre mon armée.
Je me levai. L'hiver tirait à sa fin. Le dégel était proche. J'espérais qu'il ne serait pas trop proche. L'armée n'était pas encore prête.
Je voulais commencer ma campagne contre Bellam au printemps, à l'époque des semailles. Personne ne s'attendrait à des escarmouches à ce moment-là. J'espérais ainsi prendre l'usurpateur par surprise.
— Et si le roi solindien apprend ce qui se passe ? demanda Rowan.
— Emmène l'armée au plus profond de la forêt. Ne laisse personne chez Torrin, pour ne pas le trahir. Je ne veux pas combattre maintenant. Il faut nous cacher jusqu'à ce que nous soyons prêts. Veilles-y, Rowan.
Il croisa les bras sur sa poitrine, comme s'il avait soudain froid.
— Mon seigneur... Soyez prudent.
— Ne crains rien. Si je tombe, ce sera à la bataille. Pas avant.
Je pris les rênes de mon petit hongre des Steppes, toujours aussi laid, mais discret à souhait !
Rowan avait l'air très inquiet. Je montai en selle et lui souris.
— Elle est ma mère, Rowan. Je veux qu'elle apprenne que je suis en vie.
— Mais vous savez qu'il y a des soldats...
— Un homme seul ne les inquiétera pas, dis-je.
Je ne regardai pas en arrière, mais je sentis les yeux du jeune homme me suivre un long moment.
Le brou de noix teinta mes cheveux et les raidit. Je les tressai à la manière des mercenaires, puis je passai de la résine sur mes dents saines et blanches pour les jaunir. Je cachai mes poignets sous des bracelets de cuir, et je pris soin de boiter et de marcher voûté pour dissimuler ma taille. J'avais échangé mes vêtements contre ceux d'un paysan, amidonnés de crasse et à la limite de l'usure, et enterré mon épée et mon arc dans la neige, sous un arbre, ne gardant que mon poignard, dissimulé dans un fourreau, sous ma tunique. Bref, un déguisement aussi parfait que je pouvais le concevoir ! De mon pas d'infirme, j'avançai péniblement dans la petite ville qui entourait le château de Joyenne. Personne ne fit attention à moi.
Ma propre odeur m'incommodait comme je passais dans les rues de la petite ville. Je me souvins des gens que j'y avais connus, et plus particulièrement de certaines jeunes filles qui n'avaient pas refusé leurs faveurs au fils du seigneur. Pour la première fois de ma vie, je me demandai si l'une d'elles avait porté mon enfant.
Le château était bâti sur une colline. Il avait fait la fierté de mon père, qui l'avait conçu comme un sanctuaire où élever sa descendance, mais, à part Torry et moi, les dieux ne lui avaient accordé que des enfants mort-nés.
La herse du portail principal avait rarement été baissée. Du temps de mon père, Joyenne était ouvert à tous ceux qui voulaient s'entretenir avec leur seigneur.
Maintenant, la grande porte de pierre était hérissée de fer, et des hommes portant des hallebardes patrouillaient le long du chemin de ronde. La bannière de Bellam, un soleil levant sur champ indigo, flottait en haut de chaque tour.
Etant habillé en homme du peuple, j'entrai par l'un des portails annexes. Les gardes m'arrêtèrent et me demandèrent ce que je voulais. Ils parlaient un homanan épouvantable.
Je désirais voir ma mère, dis-je d'une voix chevrotante. La vieille femme qui servait au château. Je donnai le nom d'une suivante de ma mère, qui avait un fils infirme. Parti vivre dans un autre village, il venait maintenant rendre visite à sa génitrice.
Les gardes me toisèrent d'un air dégoûté.
Etais-je armé ? demandèrent-ils.
Je tendis les mains comme pour les inviter à me fouiller. Ils reculèrent devant l'ampleur malodorante de la tâche, et me laissèrent passer.
C'est ainsi que Karyon d'Homana revint au château de son père.
Je traînais la patte, je me mouchais, bruyamment dans ma manche ; je montrais mes dents jaunes, et les Solindiens que je croisais se détournaient, écœurés.
Il restait peu de serviteurs à Joyenne. Une tentative de Bellam pour humilier ma mère ? Gwynneth d'Homana était désormais une veuve sans défense, mais elle était de sang royal. Bellam avait sans doute eu à cœur de lui montrer qui était le maître. Mais je doutais qu'il ait réussi...
Je trouvai l'escalier qui menait aux appartements de ma mère, et m'y engageai. Une seule erreur, et j'étais pris. Je ne doutais pas que Bellam me garderait en vie des années, prisonnier, humilié et torturé.
Je traversai un large couloir éclairé par des fenêtres à meneaux, qui avait été somptueux du temps de mon père, et semblait maintenant mal entretenu et obscur.
Arrivé à la porte du solarium de ma mère, je m'arrêtai, la main posée sur la garde de mon poignard caledonan. Je n'entendais aucune voix, mais je savais que cette pièce avait été un de ses endroits favoris. Il était probable qu'elle s'y trouvait. J'ouvris doucement la porte de bois sculpté.
Je regardai Gwynneth et je réalisai que c'était maintenant une vieille femme.
Elle était penchée sur son métier à broder. Le soleil illuminait les fils colorés qu'elle utilisait. La pièce, qui avait été chaude et accueillante, sentait légèrement le moisi, comme si le feu des braseros était impuissant à lutter contre la froidure.
Les mains de ma mère étaient tordues et déformées, les doigts semblables à des serres. Je me souvins que ses mains la faisaient souffrir par temps humide, même si elle ne se plaignait jamais. Je la regardai et je m'aperçus que la maladie avait détruit la grâce que mon père admirait tant.
A demi dissimulés par la coiffe qu'elle portait, ses cheveux étaient gris, alors qu'ils avaient été aussi fauves que les miens. Son visage, sillonné des rides de l'âge, ressemblait à de la soie froissée. Elle portait une robe usée jusqu'à la corde.
Un son involontaire m'échappa. Ma mère leva la tête.
J'allai à elle et je m'agenouillai. La gorge serrée, je la regardai.
Elle posa la main sur ma tête, et je frémis, pensant à la graisse et à l'odeur fétide. De l'autre main, elle me releva le menton pour mieux me voir. Elle eut un sourire radieux alors même que des larmes coulaient le long de ses joues.
Je pris ses mains dans les miennes, délicatement, pour ne pas lui faire mal. Je me sentais si grossier à côté d'elle, bien trop massif face à sa fragilité.
— Ma Dame, dis-je, pardonnez-moi de n'être pas venu plus tôt.
— Chut, murmura-t-elle.
Elle toucha ma barbe, et passa la main dans mes cheveux graisseux.
— Est-ce volontaire, ou as-tu oublié tout ce que je t'ai appris ?
Je me mis à rire.
— L'exil a fait de votre fils un homme différent, ma Dame, j'en ai peur.
Elle retira ses mains, comme si elle renonçait à ses prérogatives de mère pour reconnaître que son enfant était désormais un adulte.
Je me relevai, secoué.
— Je vois Fergus en toi, dit-elle.
J'allai à la fenêtre, et regardai les gardes arpenter les remparts. Lorsque j'eus maîtrisé mes émotions, je me retournai.
— Vous savez pourquoi je suis venu, dis-je.
— J'ai été l'épouse de ton père pendant vingt-cinq ans. J'ai porté ses enfants. Bien sûr, je sais pourquoi tu es là.
— Qu'en pensez-vous ?
Elle eut l'air surpris.
— Tu représentes la Maison d'Homana, Karyon. Que peux-tu faire d'autre sinon reprendre ton trône à Bellam ?
Je n'en attendais pas moins, surtout maintenant que mon père n'était plus. Je revins vers elle.
— J'ai tout prévu. Vous allez repartir avec moi, déguisée en servante. Ils ne s'apercevront de rien jusqu'à ce qu'il soit trop tard.
— Non, Karyon. Je ne peux pas. Ta sœur est à Homana-Mujhar.
— Oui, et quand nous serons sortis d'ici, je m'appliquerai à la libérer aussi.
— C'est trop risqué, Karyon. Tourmaline est en danger. Bellam la tient en otage ; s'il apprend ma disparition, il se vengera sur elle.
Je posai mes mains sur ses frêles épaules.
— Je ne peux pas vous laisser ici ! Regardez cette pièce ! Le froid qui y règne...
— On ne me fait pas de mal, Karyon. Je ne suis ni battue ni affamée. Simplement traitée comme une pauvresse. Si Tourmaline était en sécurité, je te suivrais. Mais je n'abandonnerai pas ma fille à la colère de Bellam.
— Il l'a fait exprès, pour déjouer mes plans. Partager le trésor pour mieux le garder...
— Je ne peux pas te suivre. Le comprends-tu ? Mais te savoir vivant et en bonne santé... Je peux espérer de nouveau. Va, et fais ce que tu dois. ( Elle tendit les mains vers moi comme j'ouvrais la bouche pour répondre. ) Regarde ce que je suis devenue. Je refuse d'être un fardeau pour toi. Tu as un royaume à reconquérir.
Je ris amèrement.
— Mes plans soigneusement ourdis s'écroulent, fis-je, me moquant de moi-même. ( Je soupirai. ) Vous m'avez proprement remis à ma place !
— Ta place est à Homana-Mujhar, dit-elle. Regagne ton trône, et libère ta sœur. Ensuite je te suivrai où tu voudras.
Je la pris dans mes bras. Me souvenant de mes vêtements crasseux, je la lâchai vivement.
Elle se mit à rire, puis des larmes coulèrent sur ses joues parcheminées. N'y tenant plus, je la repris dans mes bras, et je la serrai contre moi un long moment.